Notre histoire

Allocution présentée par Hervé Voyer lors du rassemblement des Roy à Kamouraska le 3 octobre 1999.

La seigneurie de Kamouraska, qui fête cette année son 325e anniversaire, est l’une de celles qui ont marqué le développement de toute la région de façon remarquable.

Loin de moi l’idée de posséder tous les détails qui ont marqué son histoire. C’est pourquoi je vous invite à considérer mon intervention comme étant une compilation incomplète et bien modeste de certaines connaissances acquises au cours de mes recherches encore inassouvies. Ma seule expertise est celle d’aimer l’histoire de Kamouraska, ce qui ne fait pas de moi un historien mais bien un amoureux.

Donc, il y a 325 ans, précisément le 15 juillet 1674, Frontenac, le gouverneur de la Nouvelle-France, concédait, au nom du roi de France, une seigneurie nouvelle sur la côte Sud du Saint-Laurent. Kamouraska sera son nom. La petite rivière qui traverse la seigneurie est déjà connue sous son nom. Dans l’acte de concession on précise que la seigneurie comprend deux lieues au-dessus de la rivière appelée Kamouraska et une lieue au dessus. Selon Mgr Laflèche, deuxième évêque de Trois-Rivières, le mot Kamouraska tire ses origines d’une langue algonquienne et signifierait « là où il y a du jonc au bord de l’eau », le jonc étant l’une des plantes que l’on dénomme aujourd’hui communément et sans trop de distinction « le foin de mer ».

À la lecture des registres paroissiaux du 18e siècle, on constate que la région était fréquentée par diverses nations amérindiennes : Malécites, Micmacs, Abénaquis, Montagnais font souvent baptiser et inhumer à Kamouraska. Sans être fortement documentés à ce sujet, nous savons aussi qu’une mission pour les amérindiens opéra un certain temps à la rivière des Caps, dans la seigneurie de L’Islet-du-Portage, aujourd’hui dans la municipalité de Saint-André, à l’est de Kamouraska. Des fouilles archéologiques effectuées sur l’île aux Corneilles, en face du village de Kamouraska, semblent de plus prouver que nos îles ont jadis été de bon sites de campement pour des tribus de la famille iroquoienne.

En 1674 donc, Frontenac alloue la seigneurie de Kamouraska à Olivier Morel, déjà seigneur de La Durantaye, dans Bellechasse. La seigneurie compte trois lieues de front, ce qui représente environ 11 km et demi, sur une profondeur de deux lieues, ce qui correspond à environ 7 km et demi. À ce moment, Olivier Morel commandait l’une des six compagnies des troupes de la Marine en garnison à Québec. Il résidait donc dans cette ville avec sa famille. Il semble qu’un an auparavant, Olivier Morel fit effectuer certains travaux pour l’installation d’une pêche aux marsouins. Ce qui explique peut-être son intérêt à posséder une seigneurie ici. Sur le plan du développement et du peuplement de sa seigneurie, Morel ne déploya aucun effort. Bien que généralement un seigneur était tenue de favoriser le développement de sa seigneurie en y construisant un manoir, un moulin banal, des chemins et surtout en y attirant des colons, Olivier Morel n’en fit rien.

En 1680, Morel vend la seigneurie à Charles Aubert de La Chesnaye, l’homme d’affaires le plus important de la Nouvelle-France. Déjà seigneur de Rivière-du-Loup, La Chesnaye semble s’être servi pendant un certain temps de ses deux seigneuries de la côte sud pour pratiquer illégalement la traite des fourrures avec les Montagnais du territoire appelé la Traite de Tadoussac sur la côte nord. En 1683, selon un recensement effectué sur la rive sud du Saint-Laurent, un seul habitant demeure à Kamouraska. Il faut attendre 1692 pour que le seigneur fasse arpenter la seigneurie et deux ans plus tard pour qu’il octroie enfin les premières terres. Selon l’historien Pierre Dufour, c’est possiblement au cours de ces mêmes années 1690 qu’Aubert de La Chesnaye fait construire le manoir et le moulin banal mais aucun document ne permet de l’affirmer avec certitude. Selon l’archéologue Philippe de Varennes, les premiers actes de concession de terres stipulent que les cens et les rentes devront être payés au manoir seigneurial de Rivière-du-Loup, ce qui signifie qu’il n’y a pas encore de manoir à Kamouraska en 1694.

1694… les premiers papiers officiels sont signés en vue d’accorder des terres aux premiers défricheurs. Quelques-uns habitent déjà Kamouraska. Certains auteurs fixent donc l’arrivée des premiers colons aux environs de 1692, l’année où la seigneurie fut arpentée.

Le 7 octobre 1696, le seigneur Charles Aubert de la Chesnaye concède une terre de quatre arpents de front à Pierre Roy dit Desjardins, époux d’Anne Martin. Certains des pionniers de Kamouraska sont agriculteurs, d’autres sont pêcheurs et d’autres enfin pratiquent les deux activités à la fois. On croit que Pierre Roy dit Desjardins tire son principal moyen de subsistance de la mer.

En 1700, le seigneur donne la seigneurie à son fils Louis Aubert Du Forillon. Faisant carrière dans les troupes de la Marine, le nouveau seigneur ne se préoccupe guère de son domaine. Neuf ans plus tard, soit en 1709, un premier prêtre est affecté à la desserte des habitants de Kamouraska qui, jusque là, dépendaient de la paroisse de Rivière-Ouelle située plus à l’ouest. Une première église est alors construite et Saint-Louis en sera le protecteur, peut-être pour honorer le seigneur Louis Aubert Du Forillon. L’église s’élève sur la terre de Gabriel Paradis, voisine à l’est de celle de Pierre Roy dit Desjardins.

En 1713, le seigneur et la seigneuresse donnent la seigneurie au négociant Henry Hiché à la condition que ce dernier épouse demoiselle Marguerite Legardeur, leur nièce. Le nouveau seigneur réside à Québec. La même année, il achète le fief de Grandville, faisant partie de la seigneurie voisine à l’est, L’Islet-du-Portage. Dorénavant, la seigneurie de Kamouraska s’étendra jusqu’à la pointe Sèche, aujourd’hui dans la municipalité de Saint-Germain. Près de vingt-cinq familles vivent alors dans la seigneurie.

En 1714, la paroisse de Kamouraska est érigée canoniquement et inclue la seigneurie de L’Islet-du-Portage. Le curé de Kamouraska, en plus de ceux de sa paroisse, doit desservir les colons jusqu’à Rimouski, situé à environ 160 km d’ici.

En 1723, l’aveu et dénombrement de la seigneurie nous fait connaître hors de tout doute l’existence du manoir. Trente familles habitent alors Kamouraska. C’est en cette même année que Louis-Joseph Morel de La Durantaye, l’un des fils du premier seigneur, achète la seigneurie. Il s’installe au manoir avec sa famille, devenant ainsi le premier seigneur résidant de Kamouraska.

En 1727, on commence la construction de la deuxième église. On l’installe juste un peu plus à l’ouest que la première, très près, sur la terre d’Augustin Roy dit Desjardins, la même terre que Pierre Roy avait obtenue du seigneur en 1696. Le site désigné de nos jours sous le nom de «Berceau de Kamouraska» est donc en partie localisé sur la terre ancestrale des Roy dit Desjardins. Ce lopin a l’honneur d’avoir accueilli le deuxième temple de Kamouraska pour ainsi constituer le centre religieux de toute la région jusqu’à 1793, année où la troisième église prendra la relève à l’emplacement actuel.

Le seigneur Louis-Joseph Morel meurt le 17 juin 1756. La seigneurie est alors partagée entre ses six héritiers qui vendront tour à tour leur part. Au terme de ces transactions, c’est le notaire Jean-Baptiste Decharnay qui devient le seigneur de Kamouraska.

Août 1759… les soldats de Wolfe assiègent Québec et aimeraient bien en finir avec la résistance de la colonie. Wolfe met alors en branle le plan de dévaster le territoire. Au début de septembre 1759, les soldats britanniques débarquent à Kamouraska et débutent la destruction de la Côte-du-Sud. Ils marchent la campagne en incendiant toutes les habitations, les bâtiments et les navires qu’ils rencontrent sur leur chemin vers Québec et pillent la région jusqu’au Cap-Saint-Ignace. Québec capitule… la région est ruinée. Environ cent trente familles vivent alors à Kamouraska et reconstruisent.

En 1785, Pascal Taché épouse Marie-Louise-Renée Decharnay, une des filles du seigneur Decharnay mort en 1760. Par cette alliance, la seigneurie passe sous la gouverne de la famille qui a probablement marqué le plus son développement. La seigneurie connaîtra un essor fantastique.

En 1790, le curé Amable Trutault obtient le consentement de l’évêque de Québec pour réaliser son désir de construire une nouvelle église, la troisième. Il la construira à Pincourt. Pincourt est un hameau qui deviendra plus tard le village de Kamouraska. En 1791, la paroisse de Saint-André nait dans la seigneurie de L’Islet-du-Portage. La paroisse de Saint-Louis épouse à partir de ce moment les limites de la seigneurie de Kamouraska.

Lors de son passage à Kamouraska en 1813, l’arpenteur général du Bas-Canada, Joseph Bouchette, ne tarit pas d’éloges. Kamouraska est devenu un centre de villégiature réputé. L’emplacement du village permet la construction de quais, ce qui rend le lieu particulièrement intéressant pour les commerçants. La seigneurie compte alors 5 500 habitants et grouille d’activités. Sans être riches, les seigneurs Taché (Pascal père et Pascal fils) vivent à l’aise, entourés de domestiques. Ils organisent de somptueux dîners, des réceptions et des piques-niques sur les îles. Pendant de nombreuses années, Kamouraska est le centre de la vie sociale de la région.

Les rangs se peuplent vers l’intérieur et une partie des habitants se trouve désormais assez éloignée de l’église pour exiger l’ouverture d’une deuxième paroisse sur le territoire de la seigneurie. En 1827, on assiste à la création de la paroisse de Saint-Pascal afin de desservir adéquatement la moitié sud de la seigneurie. Son nom évoque celui du seigneur Pascal Taché. En 1830, Taché père meurt et lègue sa part de la seigneurie à Pascal son fils. Ce dernier ne lui survit que peu de temps et s’éteint à son tour en 1833. Son fils Jacques-Venceslas reçoit alors la partie de la seigneurie qui correspond à la paroisse de Saint-Pascal alors que Louis-Pascal-Achille, son autre fils, obtient celle qui compose la paroisse de Saint-Louis.

Achille Taché sera plus tard la victime d’un triste événement qui connaîtra des échos célèbres jusque dans la littérature et le cinéma du siècle suivant. En effet, ce jeune seigneur de vingt-six ans sera assassiné par le Dr Georges Holmes le 31 janvier 1839. Éléonore d’Estimauville, l’épouse d’Achille Taché, sera soupçonnée de complicité sans en être formellement reconnue.

En 1831, c’est au tour de la paroisse de Saint-Denis-De La Bouteillerie de voir le jour. Les limites de son territoire incluent des terres des seigneuries de Kamouraska et de Rivière-Ouelle de même que l’ensemble de la seigneurie de Saint-Denis. Son nom lui vient de la famille Juchereau de Saint-Denis, premiers seigneurs de Saint-Denis. La particule « de La Bouteillerie » fait référence à la seigneurie de Rivière-Ouelle, souvent nommée La Bouteillerie du nom de l’un de ses seigneurs, soit Jean-Baptiste-Francois Deschamps de Boishébert de La Bouteillerie.

Au recensement de 1831, on dénombre 1 564 âmes dans la paroisse de Kamouraska. Le village, avec ses 545 habitants, est le plus gros de l’est du Québec.

La paroisse de Sainte-Hélène voit le jour en 1846. Elle est partagée par les seigneuries de Kamouraska et de L‘Islet-du-Portage. Son nom évoque le souvenir d’Hélène Taché, fille de Pascal.

En 1849, les autorités confirment l’importance de Kamouraska en choisissant d’en faire le chef-lieu d’un nouveau district judiciaire desservant l’ensemble du Bas-Saint-Laurent, de La Pocatière à Matane. Le gouvernement y établit donc un palais de justice et une prison. Juges, avocats, shérifs et notaires s’installent à Kamouraska qui ne cesse de progresser. En cette même année 1849, le curé de Saint-Pascal, Nicolas Tolentin Hébert, et 44 colons des alentours, ouvrent la colonisation du Lac-Saint-Jean en fondant le village d’Héberville.

Tout le commerce d’alors s’effectue par bateau. Mais voilà qu’à la fin des années 1850 le chemin de fer fait son entrée à Saint-Pascal. On y construit une gare en 1857. Rivière-du-Loup sera elle aussi desservie par le train dès 1860. C’est le début de la fin pour la progression de Kamouraska, situé à environ 6 km de la voie ferrée. Saint-Pascal et Rivière-du-Loup prendront peu-à-peu l’importance qu’on leur connaît maintenant. Le siège du district judiciaire sera déménagé à Rivière-du-Loup en 1883 et on y construira un nouveau palais de justice. Kamouraska se verra offrir en 1888, en prix de consolation, la court de circuit, que l’on nomme aujoud’hui affectueusement l’ancien palais de justice. Saint-Pascal pour sa part développera son rôle commercial et industriel et arrachera le titre de chef-lieu du comté de Kamouraska en 1913.

Entre-temps, la paroisse de Mont-Carmel, en voyant le jour en 1867, emprunte une toute petite partie du territoire de la seigneurie de Kamouraska. En 1871, on assiste à la naissance de Saint-Philippe-de-Néri, du nom d’un saint populaire en Italie à cette époque. La seigneurie de Kamouraska couvre une bonne partie de Saint-Philippe-de-Néri qui emprunte aussi sur les seigneuries de Saint-Denis et de Rivière-Ouelle. Enfin Saint-Germain clôt la série en obtenant son acte de naissance en 1893. Son nom lui fut donné pour rappeler Saint-Germain-des-Prés, à Paris, lieu où fut consacré monseigneur de Laval.

Aujourd’hui, les seigneuries n’existent plus. Le manoir seigneurial de Kamouraska a malheureusement été détruit par le feu en 1885 mais le domaine reflète toujours le prestige de ses jours de gloire. Une magnifique maison a été construite après l’incendie sur l’emplacement du manoir. Les derniers droits seigneuriaux furent abolis en 1941 et la famille Chaloult fut la dernière à en jouir pour Kamouraska alors qu’Antoine Cimon, fils d’Amanda Taché, en fut le dernier bénéficiaire pour Saint-Pascal.

Les municipalités issues de la seigneurie ne connurent pas tous un développement égal. Saint-Pascal, le chef-lieu du comté de Kamouraska, s’est développé autour de sa gare en devenant un centre de service, de commerce et d’administration. Le curé Beaudet y a fondé la première école Normale Classico-Ménagère du Québec en 1913. Comme son nom l’indique, les formations classiques et ménagères y étaient dispensées. Elles étaient sous la responsabilité des soeurs de la Congrégation de Notre-Dame. La gare de Saint-Pascal est maintenant classée « gare patrimoniale ». Aujourd’hui, Saint-Pascal regroupe environ 3 850 habitants et joue le rôle de pôle de service pour le centre de la région de Kamouraska. L’animatrice de télévision Aline Desjardins et la chanteuse Claire Pelletier sont originaires de Saint-Pascal.

Saint-Denis-De La Bouteillerie quant a elle peut s’enorgueillir de conserver la maison du marchand Jean-Charles Chapais, un des pères de la Confédération canadienne. Sa maison, classée monument historique, fut construite en 1833 et est ouverte aux visiteurs. Saint-Denis fut aussi le siège de la première école d’industrie laitière en Amérique du Nord en 1843. Son premier curé quant à lui est le fondateur de la Société de la Croix de Tempérance en 1843. Il s’agit du curé Édouard Quertier. La population actuelle de Saint-Denis se chiffre à environ 490 personnes. L’agriculture et la villégiature lui offrent ses principales caractéristiques.

Environ 960 personnes vivent à Saint-Philippe-de-Néri et 930 à Saint-Hélène. Bien que situées toutes les deux sur le parcours du chemin de fer, l’histoire ne leur a pas permis de se développer à son rythme. L’agriculture y est prospère et leur fonction résidentielle tente aujourd’hui de prendre de l’ampleur.

Saint-Germain, dont la population actuelle se chiffre à environ 300 habitants, est la moins populeuse de la région de Kamouraska. Sa naissance fut particulièrement difficile. La population de ce qui est aujourd’hui Saint-Germain fit un jour des démarches auprès de l’évêque de Québec afin d’obtenir la permission de créer une nouvelle paroisse, ce qui leur fut refusé. Qu’à cela ne tienne ! Ils construisent leur église quand même… Nous sommes en 1882. L’évêque de Québec n’entendant pas plier, interdit tout bonnement l’utilisation de ce temple construit sans son autorisation. Il faut attendre dix ans, alors que certains paroissiens songent à changer de religion, pour que l’évêque inquiet donne finalement son accord à la création de la paroisse de Saint-Germain, en 1893. De nos jours, les terres fertiles de Saint-Germain et le développement touristique tentent de trouver un terrain d’entente pas toujours facile à délimiter.

En ce qui concerne la municipalité de Kamouraska, bien que dépouillée de certains titres qui lui conféraient une influence régionale jadis indiscutable, elle demeure l’un des endroits les plus connus de la région. Le village de Kamouraska figure d’ailleurs au nombre des plus beaux du Québec. L’architecture ancienne soignée et bien préservée dévoile la richesse de son passé et nous invite à le découvrir. Ses belles maisons des marchands prospères que furent Amable Dionne et Louis Miller; ses belles auberges qui firent son renom telle la Villa Saint-Louis; ses belles maisons de fermes telle la maison Lebel-Langlais; les élégantes demeures des notables Jacques-Venceslas Taché ou du juge Tachereau; ses quais Miller et Taché; l’ancien palais de justice et le vieux couvent, tous deux ouverts aux visiteurs; tous suggèrent l’importance du rôle jadis tenu par Kamouraska dans le développement régional. L’église actuelle est la quatrième. Elle fut reconstruite en 1914 sur les ruines de celle de 1791, incendiée en février 1914. L’agriculture à Kamouraska demeure l’une des plus prospère de la région. Environ 700 personnes vivent aujourd’hui à Kamouraska.

Il y a 325 ans, débutait une épopée riche et fructueuse pour des générations d’hommes et de femmes. Les Roy, les Desjardins, les Voisine et les Lauzier étaient et sont encore du nombre.

Soyez les bienvenus sur la terre de vos ancêtres… Ils sont les bâtisseurs de tout ceci.

Hervé Voyer