Légendes


Photo : Mme Réjeanne Pelletier 

 

Histoire du père Michel :
Le follet de la mare aux Bars

Joseph-Charles Taché (1820-1894) : Forestiers et voyageurs (1863).

Mise en forme HTML : Jean-Yves Dupuis
Remise en forme : Martin Morais – Studio Allegro ©2005
La diffusion est libre et gratuite à condition toutefois de garder cet en-tête.

Les aventures de mon baptême, reprit le Père Michel, sont assez drôles à raconter; mais c’est comme bien d’autres choses de ce genre-là, c’est plus gai de loin que de près. Ma pauvre mère, qui était une bonne chrétienne, en avait été bien attristée; puis elle voyait aussi avec chagrin dissiper dans de folles dépenses une honnête aisance, fruit de bien des travaux et des économies; car il est bon de vous dire que le temps de ces fêtes-là n’avait commencé que depuis peu d’années. Mon père, qui était bon au fond et qui aimait sa femme, la voyant se chagriner ainsi, se mit à pleurer; il finit par faire à ma mère des promesses que celle-ci s’empressa d’aller lui faire accomplir à l’église, dès qu’elle put sortir.

De ce moment, on tâcha de mettre ordre aux affaires de la maison; mais il était trop tard! Après quelques années d’efforts inutiles, mes parents aimèrent mieux vendre de suite le bien paternel et payer leurs dettes que de se mettre, en retardant plus longtemps, dans l’impossibilité de se libérer. Ils acceptèrent avec courage leur infortune, et mon père tâcha de réparer auprès des enfants, le tort des mauvais exemples qui leur avaient été précédemment donnés. J’espère bien que Dieu a pardonné à l’âme de mon père, comme je lui pardonne, ajouta le Père Michel avec émotion!

À mesure que mes frères et soeurs venaient d’âge à gagner leur vie, ils se mettaient en service chez les habitants, mais toujours dans la paroisse de Saint-Louis.

C’est curieux comme on a de la peine à s’éloigner de sa paroisse! C’est-à-dire, plutôt, que c’est bien naturel. Avec cela que c’est beau le «faubourg» [note 1] de Saint-Louis et toute la paroisse de Kamouraska. Il me semble voir en ce moment le Cap-Blanc, les côtes de Paincourt, l’église, le cimetière, le presbytère, le Petit-Cap, les anses; puis ces cinq îles que j’ai tant de fois visitées!… Tenez, j’ai bien voyagé, et je n’ai rien vu qui soit plus beau que cet endroit-là!

À mon tour je dus quitter mes parents; mais, au grand contentement de ma chère défunte mère, c’était pour aller m’engager chez M. le Curé. J’avais douze ans, c’était l’année de ma première communion. Ma besogne était de servir la messe, de faire les commissions et d’aider aux travaux de la maison, sous les ordres de la ménagère qui me montrait à lire et à écrire.

Je passai ainsi cinq ans, dont je me souviendrai jusqu’à la mort et que je bénirai toute ma vie; mais je ne pouvais pas toujours rester au presbytère, parce que je n’étais pas le premier venu et qu’il n’y avait pas de l’ouvrage pour deux hommes.

M. le Curé avait un autre engagé, qui était avec lui depuis longtemps; en sorte que, lorsque j’eus atteint ma dix-septième année, le bon prêtre m’appela un jour et me dit: – Michel, tu es d’âge maintenant à gagner des gages plus élevés que ceux que je puis te donner: un enfant me suffit avec Ambroise, et, toi, te voilà maintenant un homme. Je ne te chasse pas, mon pauvre Michel, ajouta-t-il, mais si tu trouves meilleur, profites -en, et sois toujours un bon chrétien partout où tu iras. Souviens-toi qu’à part le Ciel, tout le reste ne vaut pas la peine qu’on se donne pour l’obtenir.

Il m’en coûtait un peu de laisser le presbytère; mais je comprenais bien les raisons de M. le Curé, je pris donc de suite mon parti. Je me sentais du goût pour la mer et les bois, je m’engageai chez le seigneur de Kamouraska, pour tendre et soigner les pêches du domaine et des îles.

Nous étions deux à cette besogne, et la plupart du temps nous demeurions sur l’«Île-aux-Patins», où nous avions une petite maison. Nous voyagions presque tous les jours de terre terme à l’île, et de l’île à terre ferme, faisant la traverse, qui est d’une petite demi-lieue, tantôt en «flatte» [note 2], à haute marée, tantôt à pied ou en voiture, à marée basse.

Il y avait deux ans que j’étais engagé au domaine, occupé l’hiver à «aller au bois», et toute la belle saison à la pêche, comme je viens de le dire, lorsqu’arriva l’événement que je vais vous raconter.

Un «coup de temps» avait, une nuit, fort endommagé notre pêche de l’«Île-aux-Patins»; la mer en se brisant avait emporté une partie des matériaux; pour réparer les avaries il fallait avoir du secours de terre ferme. Je traversai donc «de mon pied» à la marée du matin, avec l’intention de revenir à la marée du soir. Comme je ne pouvais me mettre en route qu’assez tard et qu’il ne devait pas y avoir de lune cette nuit-là, je recommandai à mon camarade, qui restait sur l’île, de tenir le fanal allumé à la fenêtre de notre cabane, au temps de notre retour, pour nous servir de phare. Si vous vous êtes trouvés sur la mer à prendre un petit havre, ou bien sur une batture, par une nuit sombre, vous devez savoir si c’est difficile et embarrassant de s’orienter, et, par conséquent, combien cette précaution d’avoir une lumière pour se guider était nécessaire.

Je passai la journée au domaine à préparer ce qu’il nous fallait emporter. L’engagé qui devait venir nous aider avec un cheval était un jeune homme du nom de Ouellet, que ses infortunes et son air habituel de tristesse avaient fait surnommer «Ouellon-le-malheureux».

Comme la voiture que devait conduire Ouellon était chargée, il partit seul aussitôt que la marée le permit, me disant: – Tu me rejoindras toujours bien ainsi je n’ai pas besoin de t’attendre.

Ouellon connaissait le chemin aussi bien que moi, il pouvait se guider sur la lumière de l’île; il était du reste très prudent, très adroit et très courageux: cependant, comme il vaut mieux être deux dans ces circonstances, et que quelque chose pouvait arriver à son cheval ou à sa voiture, je me hâtai de partir pour le rejoindre.

Quand je m’engageai sur la batture, Ouellon avait fait assez de chemin, pour que je ne pusse rien entendre du bruit de sa marche. Je précipitai le pas… après avoir marché quelque temps, je prêtai l’oreille et ne tardai pas à distinguer, au milieu du silence, qu’aucun bruit ne troublait, le «clapotement» des pas du cheval de Ouellon dans les flaques d’eau. Puis notre lumière de l’«Île-aux-Patins» était toujours là devant nous.

J’étais maintenant un peu rassuré, la voiture était encore loin; mais au cas d’accident mon secours ne tarderait pas à arriver, et la distance diminuait toujours. Malgré cela, je ressentais un malaise secret: le serein de la nuit me faisait froid au coeur, et l’obscurité était telle qu’il me semblait qu’il n’y avait que Ouellon et moi dans le monde, tant me paraissait immense le vide que les ténèbres faisaient autour de nous.

Je marchais depuis quelques instants tête baissée, absorbé dans mes idées qui roulaient des fantômes, lorsque relevant la tête je vis devant moi deux lumières à petite distance l’une de l’autre, l’une à l’est, l’autre à l’ouest.

J’écoutai attentivement pour savoir si j’entendrais encore le «clapotement» du cheval de Ouellon: effectivement je l’entendis dans la direction de la lumière de l’ouest.

Tiens, me dis-je, j’allais trop à l’est: la lumière de ce côté vient, sans doute, de quelque embarcation qui se sera arrêtée au bas des îles. Je pris donc un peu plus à l’ouest, vers la lumière sur laquelle se dirigeait la voiture, et marchai sans nouvelles préoccupations.

Je marchais bon pas, et je commençais à trouver que le chemin était plus long que de coutume et la lumière bien lente à se rapprocher, quand je m’arrêtai tout à coup, en entendant à une petite distance devant moi un souffle comme celui d’un marsouin: au même instant je vis une grosse lumière dans la direction du large. – Est-ce qu’il y aurait un feu sur l’Île-Brûlée, me demandai-je, et serais-je rendu au point d’entendre souffler le marsouin au large de l’Île-aux-Corneilles? Quelle lumière est donc là devant moi? Tournant alors la tête à droite, je vis à l’est une faible lumière que je compris bien être celle de notre demeure.

«La mare aux Bars», m’écriai-je avec effroi!

La mare aux Bars est une grande fosse très profonde, située au bout d’en bas de l’Île-aux-Corneilles laquelle, naturellement, reste pleine d’eau à marée basse. Toutes les histoires que j’avais entendu raconter sur cet endroit dangereux me passèrent en un instant par la tête comme un tourbillon, lorsque je vis tout à coup disparaître, comme un feu de Saint-Elme, la lumière extraordinaire dont j’ai parlé.

Mais quel était ce bruit que j’avais entendu? Je savais que les bords de la mare aux Bars sont trompeurs, aussi ne m’en approchai-je qu’avec précaution, en sondant devant moi avec le bâton que je portais à la main.

Je ne fus pas longtemps sans tout deviner; car bientôt j’entendis renâcler distinctement le cheval de Ouellon-le-malheureux: l’animal se débattait dans la mare, dont il essayait en vain de gravir les bords raides et glissants.

Son conducteur était-il vivant? Dans ce cas j’étais bien disposé à faire l’impossible pour le secourir, et je me mis de suite à dérouler une corde que je portais autour de moi.

J’appelai Ouellon, je mis l’oreille au guet, cherchant à me rendre compte de tous les bruits qui me venaient de la fatale mare; mais Ouellon ne répondait pas, et bientôt le cheval lui-même cessa de lutter avec le gouffre. Le silence régnait de nouveau sur la batture.

«Le follet», car c’était lui qui venait de disparaître, le follet avait fait noyer «le malheureux».

Je ne pouvais rien faire, puis la marée montante me forçait à quitter la batture. Je me jetai à genoux, remerciai Dieu de m’avoir préservé, dis un «De Profundis» pour l’âme du pauvre Ouellon, et pris en pleurant le chemin de l’Île-aux-Patins, où nous attendait mon compagnon. Je trouvai mon camarade jouant du violon, tant il était loin de s’attendre au malheur que j’allais lui annoncer.

Le lendemain nous allâmes à la mare aux Bars, pour tâcher de découvrir le corps de notre infortuné Ouellon; mais nous ne pûmes y réussir. Le cheval et la voiture furent portés par les courants dans l’anse du Cap-Blanc, où ils furent trouvés quelques jours après l’accident. Je ne sais pas si la mare a rendu le cadavre de sa victime; mais je n’en ai jamais eu de nouvelles.

Ouellon-le-malheureux était un brave garçon, aimé de tous malgré son peu de gaieté; il avait toutes les bonnes qualités; il n’y avait pas huit jours qu’il avait communié quand il se noya. C’était une vraie brebis du bon Dieu, pour qui toutes les afflictions de ce monde semblaient faites, et il les acceptait toutes sans murmurer. Ouellon n’était pas si malheureux qu’il en avait l’air, après tout!

Le séjour de l’Île-aux-Patins était devenu pour moi presque insupportable à la suite de cet accident. Chaque fois que je me trouvais seul sur la batture le soir, il me semblait voir se dresser devant moi le fantôme du «malheureux». Je n’avais pas peur du pauvre garçon; mais ça me rendait triste. Si bien que je ne voulus pas renouveler mon engagement à l’expiration de mon marché.

  1. Dans certaines parties du pays, on nomme le village «faubourg»; on se sert de l’expression «les villages», pour désigner les concessions sises en arrière «du rang du bord de l’eau»: ainsi on dit: «le village du deuxième, du troisième» (en sous-entendant le mot «rang»).
  2. Espèce de canot plat, quelquefois assez grand, que les pêcheurs français des Bancs et de Miquelon appellent «Ouari», et qui a pris en Canada le nom employé ci-dessus de «Flatte», qu’on a fait masculin.